Ce n'est pas la réalité de la vie qui est vulgaire, c'est l'idéal. Henri de Montherlant
Là où netro va voir les comédiens, voir les baladins...
Plutôt que de voir l'oeuvre finie, voir l'oeuvre entrain de se faire. Découvrir par quels troubles, hésitations, impossibilités on doit passer pour arriver au résultat que les spectateurs (patients) voient. Sous nos yeux et au fil des répétitions, on assiste aux métamorphoses des comédiens. Sous les encouragements, les exhortations ou les réprimandes, ils s'affinent à vue d'oeil, s'approprient le texte et acceptent peu à peu de laisser le personnage, cet intrus, entrer en eux pour vivre sa vie. La direction des comédiens c'est être toujours au bord de la gaffe, parce que le comédien joue avec des choses très secrètes, avec une vie privée dont on n'a pas tous les arcanes . La sensibilité est commandée par" l'état second " de l'acteur, mais doit être contrôlée par l'intelligence du comédien.
Le comédien porte son corps devant lui, il n'est pas dedans, il y aurait des expériences de physique à faire sur le comédien en scène. On le compare parfois à un soldat au feu, hors de son corps, le comédien trans-humain, transfiguré, en transe. Tout ce qui est de l'ordre de la traversée ou d'être traversé se rapporte au comédien. Il est en même temps passif, il doit être agi par le texte. Toutes les théories du théâtre - Zeami, Diderot, Brecht, Dullin , Chéreau, Novarina - tournent autour de ce retrait. Les grands comédiens font une expérience spirituelle très proche du mystique ; leur directeur invente une langue de l'excès qui les pousse à bout, les transmue, s'y ajoute une torture de la mémoire, certains visualisent les mots, d'autres les voient défiler à l'envers. Le comédien doit tracer des ponts, trouver des échos, des analogies, des renversements, explorer très loin le langage avec son corps, comme s'il découvrait et pénétrait une caverne obscure. Le comédien fait un acte sacrificiel, de l'ordre de la sainteté, il donne plus qu'on en reçoit (prend); il est plus que le miroir magique des reflets vacillants des spectateurs.
On ne fait rien de vrai sans se donner en gage. Que ce soit un exhibitionnisme aux gargarismes verbeux d'une abyssale vacuité ponctués de flatulences grasses et de mimiques grandiloquentes tout pathos dehors, ou une neutralité, dite intériorité, de marionnettes, de potiches plus ou moins décoratives qui permettent aux patients (spectateurs) de grignoter ou de s'empiffrer selon leurs humeurs et leurs goûts. L'important est ce que le comédien fait, ce qu'on a fait de lui, dans une démarche collective de dilettantes utopiques et d'agitateurs apathiques, une vue panoramique animée composée d'une multitude de plans fixes. Un faces à faces feutré (prudent) entre la scène et la salle, chacune exigeant, avec une affection distante mais complice, de prendre du plaisir avant que d'en donner, pour atteindre à la jouissance du moment d'extase immobile où la durée s'ajoute à l'instant. Et les patients se rajustent et sortent, avec la chair de foule. Bon d'accord, je subodore, ami(e)s amateurs de représentation théâtrale que la boutade vous monte au nez, mais les désirs donc les besoins sont toujours là, et inextinguibles. Permettez donc à votre ami @génor de faire le docte et de vous inviter à bavarder avec quelques vieux copains
Aristote justifie la tragédie en lui attribuant un sens de "purification" des passions du spectateur (patient), qui se libérerait de ses tensions psychiques en extériorisant ses émotions - pitié, colère...- par une expulsion d'affects refoulés dans le subconscient. Le sens de "purgation" correspond à un savoir de la vie et de la nature humaine, elle vise à l'intégration dans un milieux humain que tous excès de passions menacent. Elle purge les tensions intra-organique du seul fait de vivre et, surtout, elle purge les tensions collectives.
Mais @génor vous laisse, ami(e)s purgé(e)s et purifié(e)s, relire la Poétique d'Aristote, l'Ethique à Nicomaque (1 107 a, b), les Purifications d'Empédocle, la Septième Lettre de Platon et bien entendu, pour faire bonne bouche, l'Orphisme d'Apollinaire et R. Delaunay.
Aujourd'hui la purgation et la purification soulagent directement et/ou indirectement, consciemment et/ou inconsciemment les Sociétés par les Politiques, leurs gesticulations incantatoires, leurs bulletins de votes et leurs masses populaires alibis; par les Religions, quelle que soit la marque de votre dieu habituel, qui rejettent, éliminent et massacrent en son nom toutes les autres, tous des incroyants, des mécréants, des infidèles, etc, etc, forcément , et par leur enfant naturel le Sport. Les sports-médias, inlassables et forcenés dans les temples modernes, nouveaux démons exacerbés qui s'emparent, séduisent et abusent de dizaines de millions d'êtres simultanément, dans le temps et dans l'espace.
Mais on retrouve aussi dans les prisons ceux qui viennent tendre la main à la détresse et à la punition, les acteurs de notre comédie humaine purgent et purifient, qu'ils soient comédiens, musiciens, sportifs, écrivains, ils permettent de s'accrocher aux mots et aux présences pour ne pas se pendre.

Toutefois, l'espèce est en voie de disparition. Même si les acteurs français, une centaine, ont acquis un statut et des droits sociaux, leur nombre ne cesse de diminuer et la situation des intermittent(e)s ne cesse de se marginaliser, malgré la décentralisation. Devoir, pour vivre entre deux "cachets", accepter des travaux alimentaires, des complaisances médiocres, des connivences douteuses, n'est-ce point la fin d'une civilisation du simulacre, de l'imitation, de la délectation à l'onanisme narcissique onirique. Au secours Thespis, reviens, voilà qu'est venu , avec Fabrice, le temps des rêveurs fous.

Se masquer, c'est se démasquer. J.Cocteau

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